Les organisations de défense ouvrières

Mgr Eugène Lapointe (au centre), pionnier du syndicalisme catholique,
avec le conseil général de la Fédération ouvrière mutuelle du Nord, Université de Sherbrooke.

  1. La tentation monopolistique des tanneurs
  2. Les premières “unions”
  3. La grande grève des chantiers navals
  4. La Société bienveillante des journaliers de navires
  5. Le journal de l’ouvrier
  6. Les cordonniers s’organisent
  7. Les Chevaliers du travail
  8. Les internationaux contre les Chevaliers du travail
  9. Grèves à la chaîne à l’aube du 20e siècle
  10. L’Église infiltre les unions
  11. Un congrès discordant à l’origine de la One Big Union
  12. Le syndicalisme catholique à l’épreuve
  13. Limites et avantages du syndicalisme catholique
  14. Les syndicalistes contre le fascisme
  15. La déconfessionnalisation
  16. Pour en savoir plus

Ce n’est pas d’hier que face aux attaques des patrons, les travailleurs et travailleuses se regroupent pour se défendre. Dans l’histoire, les premières associations ont surtout un mandat charitable. Elles couvrent la misère d’un pansement sans s’attaquer à ses causes. Cette façon de faire a ses limites. La condition ouvrière ne cesse de se détériorer au 19e siècle. Après les syndicats regroupant les métiers et les syndicats nationaux, apparaît une forme originale d’organisation, le syndicalisme catholique. Son hégémonie sera combattue, comme nous le verrons plus loin, par les syndicats internationaux.

Pourtant, l’Église n’a pas une grande tradition de lutte syndicale. Au contraire, lors de plusieurs grèves au 20e siècle, la hiérarchie catholique est de connivence avec les patrons pour faire taire les revendications ouvrières. Les menaces d’excommunication brandies par les curés sont plus efficaces que n’importe quelle matraque pour faire rentrer dans le rang les travailleurs et leurs familles.

La tentation monopolistique des tanneurs

Les cordonniers et les tanneurs sont présents à Québec depuis le régime français. Dépourvus de corporation, ils n’ont aucune structure légale pour protéger leur art. Leur travail est précaire et ardu.


Le folklore des cordonniers par Marc-André Bluteau, historien. 21 sec.

Cordonnier-artisan sur son saint-crépin. Les métiers du cuir, 1981, Presses de l’Université Laval.


Très tôt dans l’histoire de la colonie, les cordonniers résistent à la concurrence des tanneurs. Ces derniers, propriétaires de la matière première, tentent de monopoliser le secteur du cuir. Ils engagent des cordonniers selon la demande. Les tanneurs font grimper les prix des peaux et réduisent la quantité de cuir disponible pour les cordonniers. La colère gronde.
Devant la nécessité de se défendre, quelques cordonniers s’unirent et portèrent une requête au Conseil souverain, organisme mandaté pour régler les litiges civils. En 1674, le Conseil régla le problème présent en obligeant Charest (un tanneur) à pourvoir en cuirs les cordonniers de la ville et à des prix normaux. Il lui défendit aussi “d’employer chez lui aucune personne du métier du cordonnier”. (...) Privés de marché et de cuir, 3 maîtres-cordonniers furent forcés de s’engager chez les tanneurs pour survivre.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.29-30.

Les tentatives d’organisation contre le monopole des tanneurs sont timides. C’est à Montréal que nait l’initiative la plus convaincante. En 1729, les cordonniers se regroupent dans la Confrérie de Saint Crépin et Saint Crépinien. Ils sont nombreux à signer une requête mais la lutte n’ira pas plus loin, faute d’argent.

Les premières “unions”

La nouvelle façon : 300 paires par jour, 1880, Musée McCord.

Nous sommes au 19e siècle, à l’aube de l’industrialisation. L’accès au marché d’exportation amène les cordonniers à accroitre la taille de leurs ateliers et à accélérer la division des tâches.

Les changements dans le métier ne se font pas sans heurts. Dans le système traditionnel “maitre-compagnon-apprenti”, le compagnon est le plus désavantagé. Il ne peut plus ouvrir boutique, faute de capitaux. De plus, la division des tâches le met en concurrence avec une main-d'œuvre peu formée. Menacés dans leur emploi, les compagnons tentent de se regrouper.
Les associations ouvrières n’étaient pas acceptées légalement à cette époque; le seul fait d’en faire partie était passible d’emprisonnement. Les unions étaient donc à leur début des sociétés de secours mutuel pour venir en aide aux travailleurs malades ou invalides.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.66.

La première grève québécoise connue est celle des chapeliers de la ville de Québec en 1815. Les leaders de la grève sont arrêtés et accusés de « conspiration criminelle » et de « complot » en vue de restreindre « la liberté du commerce » en vertu de lois britanniques. Ils n’appartiennent pas à un syndicat.

Action Catholique, section des linotypes, vers 1915,
tiré de L'esprit du lieu: Québec, BanQ.

Ce sont les typographes de Québec qui forment en 1827 le premier syndicat canadien, la Société typographique canadienne de Québec. Ils valorisent la culture. Ils aménagent une bibliothèque et une salle de lecture. Ils mettent sur pied des pièces de théâtre et s’exercent à discourir.

Ils sont suivis de près par les cordonniers.
C’est en 1835 qu’il est fait mention pour la première fois de la “Quebec Journeyman Shoemakers Society”, dont le président est John Allan. Cette société a sans doute été formée par des compagnons qui avaient connu de semblables associations en Angleterre. Le fait qu’elle regroupait des cordonniers anglophones laisse supposer que les Britanniques avaient une tradition de revendication que les Canadiens n’avaient pas. La société avait des buts charitables et les compagnons le clamèrent dans les journaux.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.66-67.

La société réapparait périodiquement dans les décennies suivantes. Elle bénéficie de l’appui des patrons intéressés à maintenir une société d’aide à but caritatif.

Escalier casse cou vers 1895, archives de la Ville de Quebec.

La grande grève des chantiers navals

Les conflits de travail sont une bonne occasion pour la classe populaire de prendre une pause afin de réfléchir à leur condition. L’un de ces conflits est à l’origine d’une organisation avant-gardiste dans le domaine de la protection des droits de la classe populaire: La Société bienveillante des journaliers de navires.

La baisse des salaires des constructeurs de navire, au début de décembre 1840, est l’élément déclencheur. Les gages passent de 4 à 3 shillings par jour. Aussitôt, 1200 ouvriers, anglophones et francophones, cessent le travail et dénoncent « le pacte de la famine ». C’est la grève.

Un an plus tôt, le syndicat des typographes lançait cet avertissement: “La cherté du coût de la vie à Québec a contraint depuis longtemps nos femmes à grappiller sou par sou, à économiser sur tout. Leurs efforts n'empêcheront pas la grande majorité d'entre nous d'être criblés de dettes cet hiver...”

Québec vit une ségrégation de classe: les prolétaires canadiens-français sont concentrés à Saint-Roch. Les Irlandais habitent le quartier Champlain, près des chantiers. Le travail des 2860 ouvriers des chantiers navals fait vivre 20% de la population.

Le journaliste Napoléon Aubin,
Wikimedia commons.
Dès le 3 décembre 1840 tous les chantiers sont fermés. Les ouvriers se réunissent dans une école de Saint-Roch pour déterminer la marche à suivre. Il y est décidé de poursuivre la grève jusqu’à ce que le salaire soit rétabli. Une collecte est organisée pour soutenir les ouvriers les plus mal pris. Un réseau d’alliance est étendu à travers la ville. On cherche des appuis chez les gens des autres métiers, les petits commerçants et les journalistes comme Napoléon Aubin.

Les travailleurs se déchainent. Le 8 décembre, une émeute éclate près des chantiers de John Munn. Le 9, un chantier de Saint-Roch est pillé.

La bourgeoisie organise la riposte. Les patrons et leurs représentants nomment John Munn, propriétaire de chantier, à la tête du comité de la police. Ils engagent eux aussi un journaliste, Étienne Parent, pour être leur porte-parole. Celui-ci s’adresse aux ouvriers sur un ton paternaliste, citant la théorie de “l'équilibre naturel entre l'offre et la demande” de l’économiste libéral Adam Smith.
Les ouvriers répliquent: « [Nous ne sommes] point des serfs, mais des hommes conçus pour jouir de l'air et ne travailler que pour de justes rétributions de salaire et de liberté. »

Après 18 jours de grève, les ouvriers gagnent sur toute la ligne. C’est toute une génération de prolétaires qui prennent conscience de leur pouvoir.

La grève amène la fondation de la Société amicale et bienveillante des charpentiers de vaisseaux de Québec, en 1857. Malgré son nom, cette organisation est un syndicat d’avant-garde. Ses assemblées sont souveraines et les décisions sont prises à la majorité des voix. Elle peut également révoquer les officiers à sa guise.

Mais cette année-là, c’est la crise économique. La construction de navires ralentit. Le marché change: la mode est au bateau en fer. Le fleuve, une fois creusé en son centre, fait passer les navires à vapeur qui gagnent Montréal. Plusieurs chantiers sont transformés en cours à bois.

Images d'un fleuve.

Le premier traversier à vapeur du Saint-Laurent, le Lauzon, sort des chantiers de John Goodie à Québec en 1817.

Avec le déclin de l’industrie des bateaux, Saint-Roch se trouve habité de chômeurs et de chômeuses. Ils trouvent un débouché dans l’industrie de la chaussure qui vit une véritable renaissance. C’est l’heure des machines à vapeur et de la mécanisation.

La rue Champlain dans le secteur de l'anse Wolfe, 1830.
Tiré de Barrer la voie au syndicalisme par Peter C. Bischoff, BAC.

La Société bienveillante des journaliers de navires

Bureau des Commissaires du Havre, Québec,
tiré de Québec: ville et capitale.

D’abord divisés, les ouvriers des ports parviennent à se regrouper graduellement par métiers pendant la première moitié du 19e siècle. En 1857, sous le couvert d’une société de secours mutuelle, les débardeurs fondent un syndicat: la Société bienveillante des journaliers de navires de Québec. Elle regroupe les travailleurs irlandais et canadiens-français.

Le chargement de bois équarri à bord d’un navire Québec, 1872,
Musée McCord.

En 1866, suite à la première grève générale à avoir paralysé le port de Québec, les travailleurs forcent l’établissement d’une échelle salariale. Leur succès suscite de véritables vocations. Peu après, les travailleurs des anses et les charpentiers navals fondent leur propre syndicat. D’autres suivront.

Mais la Chambre de commerce et les députés provinciaux cherchent à leur mettre des bâtons dans les roues. Pendant 30 ans, ils multiplient les procès et les lois spéciales. Ces démarches se heurteront à l’inébranlable solidarité des ouvriers de la Société.

Rassemblant 2000 membres, la Société obtient la journée de 8 heures, des salaires plus élevés et la protection des emplois. Elle impose ses propres règles à l’organisation du travail et fait régner sa loi sur les chantiers. Par exemple, elle restreint l’utilisation des grues à vapeur.

En période de crise, des conflits internes mènent à de sanglants affrontements entre anglophones et francophones. En 1879, les canadiens-français quittent la Société pour fonder l’Union canadienne.

[La même année, ses membres] organisent une procession à travers la ville et en profitent pour dévoiler leur intention de travailler à des tarifs inférieurs que ceux des débardeurs irlandais. Québec: ville et capitale, Robert Grace, p.209.
Manifestation des ouvriers de bord à Québec,
Canadien Illustrated News, 30 aout 1979.

2500 d'entre eux se réunissent pour une grande assemblée aux Halles Jacques-Cartier. Ils se dirigent ensuite vers le quartier Champlain.

Les Irlandais accueillent l’Union canadienne de pied ferme sur la rue Champlain, où doit passer le défilé. Quatre canons, chargés à bloc, y sont installés. L’Union est accueillie par des volées de pierres, d’eau bouillante et même des coups de feu. Ses membres sont forcés de battre en retraite. La terrible émeute cause 2 morts et plusieurs blessés, presque tous du côté des francophones.

L’Union canadienne disparaît peu après l’intervention apaisante des curés de Saint-Roch et de St. Patrick. L’unité syndicale de la Société bienveillante des journaliers de navires est sauve.

En 1890, les débardeurs de Québec gagnent 3 $ à 4 $ pour une journée de 8 heures. En comparaison, ceux de Montréal ne gagnent que 2 $ pour 10 heures de labeur.

Patrick Joynt,
tiré de Barrer la voie au syndicalisme par Peter C. Bischoff.

Le journalier Patrick Joynt est président de la La Société bienveillante des journaliers de navires de 1912 à 1930. C'est celui qui est resté le plus longtemps en poste.

Bassin Louise en septembre 1900, BAnQ, Fonds Fred C. Würtele.

Victime de la concurrence syndicale et de la baisse du commerce du bois, la militante Société bienveillante des journaliers de navires de Québec ne compte plus que 333 membres en 1915.

Le journal de l’ouvrier

Bureaux d'époque du Daily Telegraph.

La classe populaire anglophone a son journal. Le Daily Telegraph est fondé en 1875 par James Carrel, un Irlandais issu du milieu ouvrier de Saint-Roch. Ce journal à un sou s’adresse à tous les travailleurs et travailleuses.

“Le journal réclame de meilleures conditions de travail et prend la défense de la turbulente “Quebec Ship Laborers’ Benevolent Society”. Les débuts du Daily Telegraph sont fulgurants. Un an après sa fondation, la quarantaine de camelots du journal en vend 3000 exemplaires quotidiennement.”
Cap-aux-diamants, à l’antenne du passé, Jean-Marie Lebel, p. 14.

Les cordonniers s’organisent

Char allégorique des associations ouvrières de la cordonnerie, Saint-Jean-Baptiste, journal L’Opinion publique, 1er juillet 1880, Musée national de l’homme.

À Saint-Roch, l’évolution de la manufacture entraine une augmentation du nombre d’ouvriers et d’ouvrières du cuir. Cependant, les salaires ne cessent de baisser entre 1864 et 1869. Les vieux réflexes refont surface. En 1867, les cordonniers fondent, avec l’appui des patrons, la “Société bienveillante des cordonniers de Québec”. Il s’agit d’une autre organisation caritative éphémère.

Les conflits de travail se font de plus en plus nombreux. En automne 1867, 2300 charpentiers de navire déclenchent une grève virant à l’émeute qui tient les militaires en haleine durant 3 mois. Plus tard, en juin 1869, les 300 ouvriers des scieries de Benson, Hall & Co., à Montmorency, ont un mouvement de colère auquel les patrons répondent par un lock-out d’un mois.

Les conflits vont en se multipliant et les conditions de travail ne cessent de se détériorer. Le contexte est morose. Que faire? Fonder une autre société charitable alors que la misère ne cesse de se répandre? La classe ouvrière est dans un cul-de-sac. De nouvelles formes de lutte doivent être initiées.


La charité par Marc-André Bluteau, historien. 22 sec.

Des renforts arrivent de Milwaukee, aux États-Unis, vers 1868-1869. Des cordonniers viennent proposer un nouvel instrument de combat à leurs camarades québécois: l’union ouvrière. Ce sont des membres des Chevaliers de Saint Crépin. Cette organisation a des loges dans la plupart des villes de l’est des États-Unis et dispose d’un fonds de secours pour les grèves. Les Filles de Saint Crépin, organisation parallèle féminine, est fondée en 1869.

Les Chevaliers de saint Crépin prônent la collaboration industrielle et les coopératives. Ils s’attaquent à:
  • l’augmentation des salaires
  • la lutte à la mécanisation des fabriques.

Les Québécois se montrent très réceptifs. Les émissaires parviennent vite à regrouper les travailleurs et travailleuses de la chaussure de Québec et de Montréal.

Studio Livernois, date inconnue, archives nationales du Canada.

Les ouvrières et ouvriers ne perdent pas de temps pour mettre à l’épreuve leur nouvelle organisation. En août 1869, à Montréal, et à l’automne à Québec, les travailleurs du cuir se mettent en grève. Elle dure 9 semaines à Québec. La Grande Loge fournit 3472,78 $ aux grévistes. Les travailleurs et travailleuses en ressortent plus aguerris. Ça tombe bien, les conflits ouvriers se multiplient partout au Québec.

Suite à de vastes mouvements de protestations, le gouvernement du premier ministre John A. Macdonald est forcé d’accorder le droit de cité aux unions ouvrières en 1872. Cette victoire ne se traduit pas immédiatement par une hausse de leurs membres. Les ouvriers et ouvrières sont aliénés par un paternalisme marquant leurs relations avec les patrons.

En février 1871, les employés de la compagnie Woodley offraient à leur patron un service à thé en argent d’une valeur de 300 $. En moyenne, chaque ouvrier (ils étaient 600) a versé son salaire d’une journée. Ceux de Bresse offraient en 1875 une montre et une pipe à leur contremaître.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.103-104.
La crise économique de 1873 porte un coup dur aux syndicats. Plusieurs disparaissent.

Les Chevaliers du travail

Logo des Chevaliers du travail, Wikimedia commons.

En 1885, une nouvelle société ouvrière apparait à Québec: Les Chevaliers du travail, originaire de Philadelphie aux États-Unis. Ils sont combattifs et ne rechignent pas à utiliser la grève comme moyen de pression. Ils agissent en secret pour se protéger de la répression.

Ses revendications sont considérées radicales à l’époque :
  • journée de 8 heures,
  • abolition du travail des enfants,
  • instruction publique pour tous,
  • égalité salariale entre hommes et femmes.

Ils prônent l’abolition du salariat. Ils misent sur l’éducation de ses membres et une action politique soutenue pour réformer le capitalisme et le remplacer par des coopératives de production et de consommation.
Fortement décentralisées et contrôlées par leur base, les assemblées des Chevaliers du travail regroupaient tous les travailleurs et travailleuses, sans distinction de métier, de sexe, de croyance, de couleur ou de nationalité
Sur les traces de l’anarchisme au Québec, Mathieu Houle-Courcelles, p. 36
Scierie Simon Peter, 1900, archives de la Ville de Québec.

Les Chevaliers du travail misent sur la complémentarité des classes. Ils préconisent l’arbitrage obligatoire plutôt que la grève.

A cette époque, plusieurs autres organisations existent, liées aux métiers et regroupant les travailleurs. Il semble que l’affiliation ouvrière devient une tendance irrésistible.
Elles étaient affiliées, au niveau national, au Congrès des Métiers et du Travail du Canada (CMTC, 1886), et, au niveau municipal, au Conseil central des métiers et du travail. Celui de Québec (CCMTQ) est fondé en 1890.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.104
Ces unions-là ne protègent que les travailleurs spécialisés. Les jeunes et les femmes en sont exclus.

Les internationaux contre les Chevaliers du travail

Les syndicats internationaux basés aux États-Unis, et dominants dans l’Ouest, ne parviennent pas à contrôler le mouvement ouvrier québécois. Lors du Congrès de Berlin en Ontario en 1902, réunissant les syndicats canadiens, les internationaux excluent les Chevaliers du travail du Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC). Des 23 syndicats exclus, 17 viennent du Québec.

Les Chevaliers du travail, loin de disparaitre, fondent leur propre organisation parallèle et renforcent leur coloration québécoise. L’événement pave la voie au syndicalisme catholique.

Les internationaux sont des pragmatiques. Ils ont la grève en horreur et préfèrent avoir recours à l’arbitrage pour résoudre les conflits. Ils ne contestent pas le capitalisme. Ils mettent sur pied “l’étiquette syndicale”, une façon de promouvoir des produits union made, procurant un levier lors des négociations.

Grèves à la chaîne à l’aube du 20e siècle

  • BanQ
  • BANQ, J. E. Livernois Ltée
  • Fonds Thaddée Lebel, archives de la Ville de Québec
  • BanQ
Les cordonniers-monteurs de Québec lancent une série de grèves en 1891, 1894 et 1899 pour freiner la mécanisation des fabriques et améliorer les salaires. Les monteurs sont les ouvriers les plus qualifiés. Puisqu’ils ne peuvent être remplacés facilement, ils se retrouvent à la tête du mouvement de revendication.

Entre-temps, les patrons se sont organisés. Réunis au sein de l’Association des manufacturiers de la chaussure de Québec (AMCQ) depuis 1899, ils utilisent deux armes redoutables: le lock-out et les machines.
Lors d’une grève en 1891, les patrons importèrent une vingtaine de machines qui, actionnées par une main-d’oeuvre non-qualifiée, remplacèrent chacune dix monteurs et fabriquèrent entre 400 et 700 paires de chaussures par jour.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.107.
En octobre 1900, l’AMCQ et les ouvriers sont à couteaux tirés. Les manufacturiers menacent d’avoir recours au lock-out lors d’un conflit dans plusieurs manufactures. Les ouvriers obtiennent tout de même une augmentation. En octobre, un nouveau différend est sur le point de commencer. Cette fois, les patrons coalisés déclenchent un lock-out.
Cette fois, c’est 3850 ouvriers et ouvrières, dont 1800 syndiqués (200 tailleurs, 400 monteurs et 1200 machinistes) qui se retrouvent mis à pied.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.128-129.

L’Église infiltre les unions

L'archevêque Louis Nazaire Bégin en 1888,
Wikimedia commons.

L’Association des manufacturiers de la chaussure de Québec (AMCQ) souhaite liquider les unions. Les ouvriers refusent. Les positions sont irréconciliables. Le conflit s’enlise depuis 9 mois.

On propose l’arbitrage de l’Église. C’est alors qu’intervient l’archevêque Bégin. Sa décision en janvier 1901 a un grand impact sur les relations de travail. Fidèle aux commandements du Pape, il légitime les unions ouvrières.

En 1890, le Pape Léon XIII édicte la lettre Rerum Novarum abordant la question ouvrière. Elle condamne « la misère et la pauvreté qui pèsent injustement sur la majeure partie de la classe ouvrière » tout autant que le « socialisme athée ». Elle dénonce les excès du capitalisme et encourage la formation de syndicats chrétiens. Elle cherche à occuper le terrain dominé par les socialistes.

L’archevêque Bégin met sur pied un comité d’arbitrage, le premier en son genre. Composé de représentants patronaux et ouvriers, le curé agit comme un arbitre. Il entend les doléances de chaque camp et promulgue un jugement. C'est la méthode qui a inspiré l’arbitrage tel qu’on le connait aujourd’hui.


Le système d'arbitrage par Marc-André Bluteau, historien. 28 sec.


Le curé tripote les statuts et règlements des unions de cordonniers pour les rendre conformes à la morale chrétienne. Tailleurs et monteurs se prêtent à l’exercice docilement en échange de la préférence syndicale. Les machinistes sont réfractaires. L’archevêque Bégin et les patrons les menacent de lock-out jusqu’à ce qu’ils cèdent.
Ce n’est pas dans les livres de rhétorique ou de théologie que nous pouvons apprendre combien il faut pour vivre... Ce n’est pas à ces arrivistes à enseigner le salaire qu’ils (les travailleurs) doivent gagner", réplique Arthur Marois du Conseil central de Québec.
Trois curés sont nommés aumôniers des unions de cordonniers. Graduellement, le clergé s’installe au sein du monde syndical. L’événement est si exceptionnel qu’on en parle dans la presse étrangère.


Le conflit de 1901 par Marc-André Bluteau, historien. 18 sec.

  • BanQ
  • BanQ
  • BanQ
  • BanQ
En 1907 est fondée l’Action Sociale Catholique dont le quotidien l’Action Catholique est l’organe de propagande. C’est un quotidien (sauf le dimanche) de droite catholique réactionnaire.
Elle lutte d'abord contre certains dangers moraux comme l'alcool, le cinéma, le divorce, la danse, les modes immodestes, le féminisme, la pornographie, le blasphème et, bien sûr, contre tous ceux qui encouragent ces vices.
L’idéologie de l’Action catholique (1917-1939), p.16

L’Église étend son influence. Elle cherche le bon candidat pour prendre le contrôle des unions et les soumettre à sa nouvelle doctrine sociale.

L'abbé Maxime Fortin.
Elle trouve son homme en la personne de l’abbé Maxime Fortin. C’est le responsable des affaires ouvrières depuis 1915. Il fonde un cercle d’étude pour les ouvriers. L’objectif de ses membres est d’infiltrer les unions et d’y prendre un rôle d’autorité. L'un d'entre eux est Pierre Beaulé.

La tactique porte fruit. En février 1918, l’abbé demande au Conseil central de Québec de se déclarer franchement catholique. Celui-ci accepte et fait de Fortin son aumônier. La promotion est considérable, le Conseil regroupe des milliers de personnes.

Québec devient le château-fort du syndicalisme catholique. L’Église détient le contrôle du Conseil central, auquel se joignent les vestiges des Chevaliers du travail.

Le siège social de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), fondée en 1921, est à Québec. Elle regroupe 15 000 membres. La ville de Québec fournit le plus gros des effectifs. Les cordonniers y forment le groupe le plus important. Son premier président est Pierre Beaulé, cordonnier-machiniste de Québec.


La CTCC par Marc-André Bluteau, historien. 34 sec.

Au fil des luttes, des gains notables profitent à tous les prolétaires. À Québec, la journée de 12 heures tend à disparaître. Les typographes n’en travaillent que 8. En général, on travaille 6 jours par semaine.

Un congrès discordant à l’origine de la One Big Union

Action catholique. 16 septembre 1918.

La Première Guerre mondiale attise des tensions dans le monde syndical. Les discussions sont houleuses lors du congrès du Congrès des Métiers et du Travail du Canada (CMTC) à Québec en septembre 1918. Les délégués radicaux sont furieux contre les modérés. L’adhésion de ces derniers à la conscription est dénoncée. Toutefois, à 45 délégués contre 450, toutes les résolutions des radicaux sont battues.

Au lendemain de ce congrès, Le Monde ouvrier fait paraître un éditorial dénonçant les méthodes préconisées par les “ultra radicaux” au cours du congrès de Québec. Le journal s’en prend principalement à leur position “anarchisante”, alléguant que les ouvriers ne réussiront pas à prendre le pouvoir par l’action directe comme en Russie, mais qu’ils doivent plutôt miser sur l’action politique parlementaire comme le permet le système démocratique.
Gustave Franck, tiré de Sur les traces de l’anarchisme au Québec, Mathieu Houle-Courcelles, p. 127.
L’année suivante, les délégués exclus à Québec jettent à Calgary les bases d’une nouvelle organisation syndicale, la One Big Union. Ce syndicat révolutionnaire canadien souhaite
  • supprimer le capitalisme,
  • redonner le contrôle des moyens de production à la classe ouvrière.

Le syndicalisme catholique à l’épreuve

La manufacture Woodley, Auteur inconnu,
vers 1912, archives de la Ville de Québec.

Malgré un ralentissement dans la production de chaussures, les ouvriers parviennent à tenir bon face aux demandes répétées de baisses de salaires de la part de l’Association des manufacturiers de la chaussure de Québec (AMCQ) en 1922, 1924 et 1925. Un lock-out est déclenché en 1925. L’AMCQ souhaite baisser les salaires pour compenser ses frais d’expédition dans l’ouest canadien.

L’aumônier des cordonniers, L’abbé Maxime Fortin, propose l’arbitrage du conflit dans le respect de la doctrine sociale de l’Église. En attendant un règlement,
  • les patrons doivent ouvrir les fabriques
  • les ouvriers doivent accepter une baisse de salaire de 10%.
Mais tout ne se déroule pas comme prévu. Le manufacturier Marsh refuse l’arbitrage et engage de nombreux scabs. De leur côté, les unions demandent aux patrons non-membres de l’AMCQ de ne pas baisser les salaires. Le lock-out prend fin après un peu plus d’un mois pendant lequel les bagarres se multiplient entre travailleurs et scabs.

Secteur des manufactures de chaussures et des
tanneries vers 1900, Archives nationale du Québec.

Le tribunal d’arbitrage rend sa sentence le 28 avril 1926. Les diminutions de salaires sont accordées. L’abbé Maxime Fortin, l’avocat des syndiqué-e-s, ordonne le respect des conditions et le retour au travail.

Le 3 mai, les ouvrières et ouvriers refusent de travailler. Les deux parties s'accusent de ne pas respecter le jugement du tribunal. La grève éclate spontanément et soudain, tout bascule.

Les patrons ouvrent grand leurs portes aux briseurs de grève. Quelque 1500 d’entre eux, venant parfois de très loin, sont transformés en cordonniers sur le champ. On fait venir des formateurs des États-Unis à gros prix. On profite du conflit pour installer de nouvelles machines remplaçant des centaines de personnes.

Secteur de finition des chaussures dans une manufacture de Québec,
archives de la Ville de Québec.

Les altercations avec les grévistes sont violentes. La répression policière aussi. La solidarité s’installe rapidement. De l’aide de toute la province, de l’Église et même du gouvernement du Québec parvient aux grévistes. Le 9 août, 3000 grévistes défilent avec le portrait du Pape et des statues de la Vierge.

Rien n’y fait. Des manufacturiers établissent des règlements à la pièce avec des syndicats. À l’automne 1926, après 6 mois de grève, les ouvriers retournent individuellement au travail. Plusieurs perdent leur emploi. Ceux qui sont rengagés doivent côtoyer les briseurs de grève.

Le conflit laisse l’industrie en ruine. Des 42 manufacturiers existants avant la grève, 27 reprirent leurs opérations.

Le système d’arbitrage mis de l’avant par l’Église est un échec. Malgré tout, les unions résistent. Elles se retrouvent même à syndiquer les scabs.


La grève de 1926 par Marc-André Bluteau, historien. 41 sec.

Limites et avantages du syndicalisme catholique

Atelier d’assemblage dans une manufacture de Québec vers 1950.
Archives privées.

L’emprise de l’Église sur les syndicats est à l’image de l’institution: paternaliste et autoritaire. Les curés fondent les coopératives de caisses populaires, rédigent les constitutions syndicales et se proclament experts en relations industrielles. En contrôlant les négociations, leur paternalisme brime la liberté des ouvriers et ouvrières de décider par et pour eux-mêmes.

Les catholiques rêvent de l’avènement d’une société corporatiste. Patrons et ouvriers, main dans la main, doivent régler les questions litigieuses ensemble pour que chacun y trouve son compte. L’idée est de mettre un terme à tous les conflits sociaux en faisant collaborer les deux classes sociales.

Les syndicats internationaux dénoncent le corporatisme comme étant l’antichambre du fascisme. Après tout, il s'agit d’un système adopté par le régime de Mussolini en Italie.

Malgré cette position empreinte d’angélisme, le syndicalisme catholique devient plus combattif et obtient des gains vers la fin des années 30. Il rejoint les travailleurs et travailleuses peu formés. Il sort de la ville pour s’étendre en région, où les syndiqués affluent dans les secteurs de
  • la métallurgie
  • le bois et le papier
  • le vêtement
  • le textile
Le syndicalisme catholique trouve sa force là où les syndicats internationaux sont faibles.

Atelier d’assemblage dans une manufacture de Québec vers 1950.
Archives privées.

Une scission vient ébranler la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) en 1933. Le cardinal souhaite évincer des ouvriers jugés trop indépendants. Dès lors, 7 syndicats sur 25, comprenant les cordonniers machinistes et les tailleurs de cuir, quittent le Conseil central. L’abbé Fortin, dont la sympathie va aux ouvriers laïcs, démissionne pour éviter la chicane. Ceux qui restent doivent céder devant l’Église: il est impensable de se soulever contre le cardinal.

Malgré tout, l’organisation tient bon et prend de l’ampleur. Elle prend ses distances de l’Église à la fin des années 30. La CTCC regroupe 37% des syndiqués québécois en 1936, un sommet inégalé.

Les syndicalistes contre le fascisme

Ralliement fasciste à Montréal en 1930

Le fascisme est une idéologie politique en vogue au Québec dans les années 30. Adrien Arcand, le “führer canadien”, organise des assemblées chaque mois. Elles se déroulent surtout à Montréal et en région. À Québec, le fasciste nationaliste Paul Bouchard organise un groupuscule de militants d'extrême-droite, les "Faisceaux républicains". Pierre Gravel, vicaire à Saint-Roch, compte parmi ses alliés.

Adrien Arcand, Stanké,
1993, p.30.
Les syndicats sont conscients du problème. Ils lancent une campagne antifasciste en 1938. Des dizaines de sections syndicales à travers le pays écrivent au ministre fédéral de la Justice. Ils font savoir leur opposition aux idées fascistes.

Quelques jours avant un grand rassemblement fasciste d’Adrien Arcand à Québec, des communistes organisent la résistance. Dans la nuit du jeudi 18 mai 1939, le Parti communiste du Canada distribue quelque 25 000 exemplaires d’un tract intitulé “Chassons les traitres”.

Le parti nazi d’Adrien Arcand organise un ralliement dans la ville de Québec, dimanche. Ce ralliement hitlérien, monté du dehors par les agents nazistes qui se proposent d’envahir la Vieille Capitale à cette occasion, est une provocation à l’égard de notre population paisible et honnête!”
Cité dans Les chemises bleues, Hugues Théorêt, p. 230-231.

Environ 2000 personnes participent à l’assemblée du 21 mai 1939. Arcand y prononce un discours à saveur antisyndicale.

Les Unions Internationales affiliées à la Fédération Américaine du Travail devront disparaître de la circulation, vous, les chefs ouvriers du Canada vous êtes capables de vous conduire vous-mêmes sans pour cela être obligés d’avoir à envoyer votre argent aux États-Unis sans aucun espoir de retour.”
Les chemises bleues, Hugues Théorêt, p. 230-231.

Le Conseil fédéré des métiers et du travail de Québec & Lévis réagit aussitôt en adoptant une résolution demandant aux autorités municipales, provinciales et fédérales d’empêcher la tenue d’assemblées fascistes. Une copie de la résolution est envoyée au premier ministre canadien. Adrien Arcand, surveillé par les autorités depuis plusieurs mois, sera interné dans un camp quelques jours plus tard, le 30 mai.

Le contexte mondial est de plus en plus favorable à l’antifascisme. Les idées fascistes sont contestées de toutes parts au Québec. Le Canada déclare la guerre à l’Allemagne le 10 septembre 1939.

La déconfessionnalisation

Une nouvelle tendance apparaît dans l’Église après la guerre, en 1945. Elle favorise l’autonomie des laïcs. Il faut dire que l’idéologie corporatiste est complètement discréditée. On conçoit désormais les relations avec le patronat dans un esprit de rapport de forces. L’emprise de l’Église sur le monde du travail se délite. Les aumôniers deviennent plus discrets.

La CTCC est confessionnelle de 4 façons, dans...
  • son nom (Confédération des travailleurs catholiques du Canada),
  • la présence d’un aumônier,
  • l’adhésion à la doctrine sociale de l’Église,
  • l’obligation d’être catholique pour être membre avec tous les droits.

Graduellement, la CTCC travaille à se départir de ces traits. La discrimination dans la confession religieuse de ses membres nuit au recrutement. Le syndicat se condamne lui-même à la stagnation.

Le 29 septembre 1960, un an après la mort du premier-ministre Duplessis, la CTCC se déconfessionnalise et devient la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Le Québec entre dans la Révolution tranquille. Le dernier aumônier quitte la centrale en 1971.

La prière est le premier point de l'ordre du jour de cette réunion de la CSN à Montréal en 1971.

Magasin Paquet, vers 1950, BANQ.

Un conflit de travail au magasin Paquet fait jurisprudence dans un dossier majeur contribuant au Code du travail. Suite à l'adoption d'une convention collective entre Le Syndicat des Employés de Magasins de Québec et Paquet, 254 employés sur 600 refusent de verser la cotisation obligatoire au syndicat. L'affaire se rend jusqu'en Cour suprême. La décision rendue en 1959 fait jurisprudence. Désormais, la "formule Rand" est validée par la Cour suprême.

Sur le boulevard Charest, on retrouve toujours un des bureaux régionaux de la CSN. Les bureaux d’un autre syndicat, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), se trouve aussi au cœur du quartier Saint-Roch.

Pour en savoir plus

Aucun commentaire :

Publier un commentaire