Les émeutes de la conscription

Affiche de propagande, 1915,
Archives nationales du Canada.

  1. Un contexte bouillant
  2. Jour 1: à l’assaut du poste de police
  3. Jour 2: sus à la presse et à l’Auditorium
  4. Jour 3: l’armée veut en découdre
  5. Jour 4: à la recherche de fusils
  6. Jour 5: l’heure fatale
  7. Le bilan
  8. Pour en savoir plus

Fer de lance du mouvement contre la conscription, Québec est le siège de troubles terribles pendant les cinq jours de la semaine sainte de 1918. C'est la Première Guerre mondiale, et le Canada est en guerre. La ville est révoltée par l’arrogance des agents fédéraux qui traquent les déserteurs. Pendant cette semaine-là, Saint-Roch est sens dessus dessous. La révolte est étouffée dans le sang.

L’opposition des Québécois à la Première Guerre mondiale est généralisée. La conscription est rejetée en masse.


L'opposition à la conscription est internationale par Béatrice Richard, historienne. 23 sec.

Un contexte bouillant

En 1914, deux blocs de pays européens, constituées de vieilles monarchies impérialistes, ont atteint un niveau de tension inégalés. D'un côté, la Triple-Entente (France, Russie, Angleterre) contient de vastes empires coloniaux à travers le monde. De l'autre, la Triple Alliance (Allemagne, Autriche, Empire ottoman), puissances enclavées, souhaitent se tailler une pointe du buffet mondial des nations. La guerre est déclenchée suite à l’assassinat de l'archiduc d'Autriche. Ce sera la plus grande boucherie que le monde n'a jamais connu.

Le Canada étant un dominion de l'Empire britannique, la guerre est automatiquement déclarée envers la Triple Alliance. L'enrôlement est d'abord volontaire. Mais les choses tournent mal en Europe. La pression est forte pour instaurer l’enrôlement obligatoire des soldats, la conscription.

Sergent recruteur cherchant des volontaires à Toronto, 1916,
Archives du Manitoba.

Dès 1916 à Québec, des échauffourées ont lieu entre les recruteurs et la population. Celle-ci accuse le gouvernement d'angliciser l'armée et d’y favoriser les officiers canadiens-anglais.

Le 9 août 1917, la maison du pro-conscriptionniste Hugh Graham, propriétaire du Montreal Star, est dynamitée à Cartierville. En septembre, d'autres manifestations ont lieu à Sherbrooke. On y saccage des bureaux d'avocats favorables à la conscription.

La résistance se tient sur plusieurs fronts. Certains appelés se cachent de la gendarmerie dans les boisés. Dans certains villages, on s’organise en bandes armées. De jeunes hommes se marient ou s’automutilent. Les plus optimistes comptent sur les politiciens. Ces derniers les décevront.


L'opposition au recrutement par Béatrice Richard, historienne. 21 sec.

Soldat canadien à Londres qui vote aux élections de décembre 1917,
Musée canadien de la guerre.

En décembre 1917, le Parti conservateur, pro-conscription, est forcé de s’allier à des membres du Parti libéral pour gagner les élections. Largement dominant dans le reste du Canada, il ne parvient à faire élire que 3 candidats au Québec dans des circonscriptions anglophones. La conscription est adoptée le 24 juillet.

La fracture est énorme. Un député libéral de l’Assemblée législative dépose une motion pour que la province de Québec quitte la Confédération canadienne “si, dans les autres provinces, on croit qu'elle est un obstacle à l'union, au progrès et au développement du Canada”. La motion est retirée en janvier 1918.

En avril 1917, “des troupes passant par Québec furent accueillies par une volée de légumes pourris, de glaçons et de cailloux parce qu’elles se moquaient des jeunes canadiens français qui n’étaient pas en uniforme”.
Mason Wade, Les Canadiens français de 1760 à nos jours, cité dans Québec sous la loi des mesures de guerre 1918, Jean Provencher, p.30.

Sur le front canadien, les médias sont en première ligne. La presse rurale est opposée à la conscription, contrairement à celle des villes. Les journaux militaristes sont ciblés par les manifestants.
  • À Montréal le 23 mai 1917, les vitres de La Patrie, et le lendemain celles de la Presse, sont caillassées.
  • Le 25 à Québec, c’est au tour du Chronicle et de l’Évènement de subir la fureur populaire.
  • Le Devoir d’Henri-Bourassa s’oppose à la conscription mais condamne les troubles.

Officiers de la Gendarmerie Royale du Canada. 1900, BAnQ.

La situation est tendue à Québec. Les agents fédéraux, les spotters traquant les déserteurs, ont une odieuse réputation. On dit qu’ils sont recrutés parmi la lie de la société: le monde du crime, de la boxe et de la lutte. Une rumeur circule comme quoi ils reçoivent une prime pour chaque déserteur trouvé, ce qui expliquerait leur zèle.


Le portrait des recrues par Béatrice Richard, historienne. 17 sec.

En février et mars 1918, entre 35 et 40 de ces agents délateurs envoient des centaines “d’insoumis” servir sur le front européen.

Leur sombre notoriété est bien méritée. Les hommes en âge de se battre étant exclus du service militaire obligatoire doivent porter des papiers spéciaux sur eux en tout temps. Les agents fédéraux peuvent interpeller quiconque au hasard dans la rue. Ceux-ci font du zèle.

Certains déchirent les papiers de démobilisation en règle pour justifier des interpellations. De jeunes hommes, dont la cause est devant les tribunaux, sont tout de même envoyés en Europe sans même que leurs parents ne soient avertis. L’Auditorium, le bureau contenant tous les noms des personnes démobilisés, est un véritable fouillis.

La population est exaspérée par le comportement des spotters. La situation est explosive. Il ne manque qu’une étincelle pour déclencher la conflagration.

Jour 1: à l’assaut du poste de police

La Place Jacques-Cartier, 1943, lieu de départ de toutes les manifestations. À gauche, la tabagie Giguère, en face, l'hôtel Saint-Roch et à droite le poste de police. Archives de la Ville de Québec.

Tout commence à Saint-Roch le jeudi 28 mars 1918. La salle de quilles du Cercle Frontenac, sur la place Jacques-Cartier, est très animée. Des centaines de jeunes gens y disputent amicalement des parties de bowling.

Soudain, vers 20h30, 3 policiers fédéraux interpellent un homme de 23 ans. C’est Joseph Mercier. Il n’a pas ses papiers sur lui. Devant l’air soupçonneux des agents, il réclame de pouvoir téléphoner à ses parents qui possèdent une copie du certificat d’exemption. Les spotters refusent. La tension monte. Tout le monde arrête de jouer. En quelques minutes, un attroupement de 2000 personnes se crée devant la salle de quilles. C’est l’heure où se terminent les offices religieux du jeudi saint.

Le poste de police de Saint-Roch.

Un peloton de soldats arrive pour amener Mercier au poste de police. “Laissez-moi! Je ne suis toujours pas un bandit. Je suis capable de marcher”, s’écrie-t-il. La foule tente de le retenir en scandant : “Lâchez-le! Libérez-le!”. Les soldats parviennent à emmener leur prisonnier de force. La foule échaudée suit derrière.

Mercier est conduit au poste de police numéro 3, à deux pas de là, sur la place Jacques-Cartier. Son père ayant apporté les papiers, il est relâché une heure plus tard.

Malgré tout, 3000 personnes assiègent le poste de police dans lequel se terrent les agents fédéraux. Les morceaux de glace se mettent à pleuvoir sur la façade. Les agents de police municipaux sont débordés. Ils réclament l’intervention de l’armée en téléphonant au général Joseph-Philippe Landry.

Québec sous la loi des mesures de guerre 1918,
Jean Provencher, p.69.

Landry est le chef des Forces armées à Québec. Né à St-Pierre de Montmagny, il devient avocat après de brillantes études à McGill. Il obtient la sympathie du Québec alors qu’une promotion qui lui était destinée est plutôt octroyée à un anglophone, en 1915. C’est un personnage clé de cette sanglante semaine.

C’est plutôt le maire qui vient prêter main-forte. Pensant pouvoir calmer la situation, il adresse quelques mots apaisants à la foule. Il quitte la scène rempli du sentiment du devoir accompli.

Il ne pouvait pas mieux se tromper. La foule en colère est toujours là, prête à en découdre. Profitant de l’intermède, les spotters prennent la poudre d’escampette. Quelques-uns se réfugient dans l’immeuble des Frères des Écoles Chrétiennes qui est aussitôt caillassé. L’un des agents est reconnu dans un tramway. Son wagon est renversé. Le pauvre type sort de l’hôpital le lendemain, le visage tuméfié. L’intervention du vicaire de la paroisse Saint-Roch, l’abbé Côté, finit par calmer la foule.

Jour 2: sus à la presse et à l’Auditorium

Tout se passe comme si une digue était rompue et que rien ne pouvait plus arrêter la vindicte populaire. Vers 19h30, le vendredi 29 mars 1918, une foule de 3000 personnes se forme à Saint-Roch. Les articles provocants de la presse et l’intervention maladroite lors de la journée de la veille ont fait mieux que n’importe quelle campagne de mobilisation. La Marseillaise et le Ô Canada, hymne canadien-français à l’époque, sont entonnés.

Le maire Henri-Edgar Lavigueur, 1910, BAnQ.

Les manifestants et manifestantes se dirigent vers les bureaux du Chronicle et de l’Évènement, rue Buade à la haute-ville. Ils pulvérisent les fenêtres des quotidiens avec des pierres et des morceaux de glace. Le Daily Telegraph, le journal ouvrier, est épargné. Tout se passe sous les yeux du maire, du chef de police et du commandant de l’armée qui regardent par la fenêtre d’angle du bureau de poste.
Je n’ai reconnu personne. Pour moi, c’étaient des étrangers qui n’habitaient pas Québec. Je demandais aux gens près de moi s’ils en connaissaient quelques-uns. Ils me répondaient: “Ça nous a l’air des étrangers de Québec. Ça nous paraît être des gens déguisés”. On voit des hommes de 25 à 30 ans et, même, on voit des gens qui sont chauves et qui sont habillés en pantalons courts avec une petite calotte” affirme le maire."
Témoignage d’Henri-Edgar Lavigueur à l’enquête du coroner, cité dans Québec sous la loi des mesures de guerre 1918, Jean Provencher, p.59.

Nous verrons bientôt qui sont en réalité ces “étrangers en pantalons courts”.

L'Auditorium en 1904, BAnQ, Fonds Fred C. Würtele.

La marche se poursuit place Montcalm, en face de l’Auditorium. La foule est considérable. 8000 protestataires et curieux s’y attroupent.

Les 28 policiers municipaux ne font pas le poids. Les émeutiers défoncent la porte. Deux gendarmes sont assommés. Les bureaux sont pillés et la paperasse est défenestrée. Un lustre arraché déclenche un incendie. Les boyaux des pompiers, accourus sur place pour éteindre le feu, sont sabotés.

Revue de fourbi, 11e Bataillon, Valcartier, Septembre 1914,
Archives nationales du Canada.

Les militaires arrivent à 22h20. La vue des baïonnettes aux fusils a l’effet d’une douche froide sur 12 000 à 15 000 personnes. Elles ont presque toutes quitté la place vers minuit.

Complètement dépassée par les événements, l’armée tente de reprendre l’initiative dès le lendemain. Le commandant Harold Machin recommande le recours à la loi martiale. Landry promet de tirer dans le tas après la lecture de l’Acte d’émeute.

Jour 3: l’armée veut en découdre

Le manège militaire.

La population se réunit une nouvelle fois le samedi 30 mars 1918 pour une journée de protestation contre la conscription. Les troubles commencent dès l’après-midi. La maison d’affaires Martineau est saccagée.

À 21h, jeunes hommes, femmes et enfants se retrouvent face au manège militaire. Ils souhaitent libérer les conscrits qui s’y trouvent. Face à eux, des cavaliers et des soldats à pied. Tout se déroule calmement. Malgré tout, un officier francophone lit l’Acte d’émeute.

L’armée semble déterminée à envenimer la situation. Un officier se met à crier des grossièretés en anglais à la foule. Les soldats sont menaçants, plusieurs croient qu’ils vont tirer. Les cavaliers, armés de manches de hache, foncent dans le tas, renversant plusieurs personnes sur leur passage.

La foule devient survoltée. Malgré tout, elle finit par se disperser après 30 minutes. Un sénateur intervient pour apaiser la situation.

Il y aura encore du grabuge sur la rue Saint-Jean où les cavaliers continuent à affronter les manifestants. Pendant 2 heures, ces derniers offrent une rude résistance. Ils opposent des balles de neige aux charges de cavalerie et aux matraques.

Jour 4: à la recherche de fusils

Les églises sont pleines pour la messe de Pâques du dimanche 31 mars 1918. Une lettre du cardinal, condamnant les troubles, y est récitée. Contrairement à la consigne, plusieurs curés préfèrent dénoncer les agissements des troupes fédérales. C’est le cas de J-E Laberge, dans le quartier St-Jean-Baptiste.

Le tramway sur la rue de la Couronne, vers 1920, BAnQ.
Dans l’après-midi, deux hommes et une jeune fille sont blessés par des balles. Les tramways ayant eu des vitres cassées et ayant reçu des coups de feu ne circulent pas. Aux coins des rues, il y a des sentinelles avec des fusils et baïonnettes fixées. L’aspect de la ville est sinistre."
Codex Historicus O.M.I., cité dans Québec sous la loi des mesures de guerre 1918, Jean Provencher, p.78-79.

La rumeur court que la population cherche des armes. Le général Landry envoie la troupe pour confisquer celles se trouvant chez le quincailler Hermann Young, dans Saint-Roch. L’opération tourne mal. 2000 à 3000 émeutiers accueillent les soldats avec des pierres, des briques et des morceaux de glace. Les militaires ouvrent le feu: 3 personnes sont blessées.

Pendant ce temps le général Landry écrit à la presse pour s’assurer de son appui. Un officier rédige cette lettre truffée d’erreurs. Curieusement, elle n’est pas signée. Elle a tout ce qu’il faut pour envenimer la situation.

Nos forces militaires dans l’exécution de leur devoir durant les derniers jours se sont comportés (sic) d’une façon admirable de patience et de discipline. Elles ont subit (sic) sans représailles les plus viles injures et insultes et les assauts d’une foule en désordre. Cette attitude a cependant des limites, et toutes attaques de ce genre devront dans l’avenir êtres (sic) supprimées avec rigeur (sic). Les agitateurs sont la petite minorité et la grande majorité de notre population qui a honte du mauvais renom qu’on est à faire à notre ville aidra (sic) d’une façon très appréciable les forces de l’ordre et de la loi en s’abstenant de circuler inutilement le soir."
Québec sous la loi des mesures de guerre 1918, Jean Provencher, p.80.

À 17h, le militaire francophone le plus haut gradé du Canada, François-Louis Lessard, arrive d’Ottawa avec comme mission de “réprimer les troubles”.

Canadian War Museum.

Lessard est né à Québec. Il possède une impressionnante feuille de route en termes de répression militaire:
  • Grève sauvage des ouvriers de la construction à Québec en 1878.
  • Rébellion des métis de 1885.
  • Seconde Guerre des Boers, Afrique du Sud, en 1900 et 1901.

Armand Lavergne, 1906,
Wikimedia Commons.
Le soir même vers 19h30, les militaires obtiennent l’appui de l’avocat Armand Lavergne, un anti-conscriptionniste apprécié de la population. Assis dans les fauteuils capitonnés du château Frontenac, ils concluent une entente pour mettre fin aux troubles. Lavergne est convaincu que l’émeute cessera si les spotters sont renvoyés et si l’armée quitte les rues. L’officier Machin donne son accord.

Pendant ce temps, 4000 à 5000 personnes se rassemblent à Saint-Roch entre les rues du Pont et de la Couronne. On songe à se saisir des armes à feu se trouvant dans 2 quincailleries.

Armand Lavergne monte à l’étage du poste de police de la place Jacques-Cartier pour un grand discours.

Vous savez ce que j’en pense. C’est une loi maudite. (...) Mais la lutte doit se faire à Ottawa (...) Ce n’est pas par des émeutes que vous en obtiendrez le rappel. (...) je vous demande votre parole d’honneur de vous disperser, d’être paisibles, de vous fier à l’honneur du gouvernement que je représente.”
Témoignage d’Armand Lavergne à l’enquête du coroner, cité dans Québec sous la loi des mesures de guerre 1918, Jean Provencher, p.88.

Jour 5: l’heure fatale

Page couverture de La Patrie, 1er avril 1918.

Contrairement aux termes de l’entente avec Lavergne, les soldats sont plus que jamais présents dans les rues. Des soldats sont postés à la place Jacques-Cartier aux petites heures du lundi 1er avril 1918. La brume qui recouvre Québec est de sinistre augure.

Le général Lessard tient un tout autre discours que la veille : “Il n’y aura pas d’assemblée ce soir. Il est trop tard. J’ai la force et je m’en sers. Je vais disperser tout rassemblement”, persifle-t-il à un Lavergne abasourdi.

La place Jacques-Cartier en 1920.

À 19h, 1200 soldats se mettent en branle vers Saint-Roch et Saint-Sauveur. La plupart sont des conscrits anglophones. À 20h, ils chassent les gens de la place Jacques-Cartier. Les salles de quilles, les clubs et les billards sont évacués.

La cavalerie charge la foule sabre au clair en renversant les badauds, hommes, femmes et enfants, ayant le malheur de se trouver sur leur chemin. La réplique ne tarde pas à venir. Les briques et les pierres pleuvent sur les soldats.

La foule est repoussée vers le boulevard Langelier ou la situation dégénère rapidement. L’armée croit être la cible de tireurs isolés sur les toits. Un capitaine lit l’Acte d’émeute en anglais. La foule ne recule pas. Elle est persuadée que les armes des soldats sont chargées de balles à blanc.

D’après leurs agissements, il y avait plus de curieux que d’émeutiers. Parce que les émeutiers, c’était des petits garçons, en petits pantalons, que j’ai vus ramasser de la glace pour tirer sur les soldats” affirme un policier."
Témoignage de Xavier Blouin à l’enquête du coroner, cité dans Québec sous la loi des mesures de guerre 1918, Jean Provencher, p.113.
La mitrailleuse Lewis,
tiré du manuel de Savage Arms Corporation.

Soudain, les soldats se mettent à tirer sur la foule. Une salve, puis une autre et une autre encore. Un officier se présente et dit: “I will fix the machine gun. We will do better work”. Il installe la mitrailleuse Lewis, le même modèle que celui utilisé sur les champs de bataille européens.

Des blessés et des morts jonchent le sol. Les survivants, pris de panique, courent dans tous les sens. Malgré la brume, les soldats continuent de tirer à l’aveuglette.

Le bilan

La Presse, 2 avril 1918, Musée McCord.

Bilan des opérations chez les insurgé-e-s:
  • quatre hommes tués,
  • environ 70 blessés.

De l’autre côté, cinq soldats sont blessés. Ils sont rétablis dès le lendemain.

Des témoins à l’enquête du coroner révèlent que les balles utilisées par les soldats étaient interdites d’usage. Ce sont des balles dites explosives, beaucoup plus mortelles que les balles militaires.

La Patrie, 4 avril 1918.

La description des prisonniers donne une bonne idée du portrait des protestataires.

“Il y eut 62 civils mis sous arrêt le lundi soir et détenus par la suite à la Citadelle (...) Ces prisonniers ont, en moyenne, 24 ans et 20% d’entre eux n’ont pas l’âge requis pour le service militaire, soit 21 ans. 84% sont célibataires et 62% sont des ouvriers. On y retrouve également des chômeurs et des étudiants. Plusieurs ont 1, 2 et même 3 frères sur les champs de bataille européens. 36 d’entre eux habitent St-Sauveur; 18, St-Roch et 4, d’autres paroisses de la ville de Québec. Les 4 autres disent habiter Beauport, Sherbrooke ou Montréal.”
Compilation faite d’après l’enquête du coroner, cité dans Québec sous la loi des mesures de guerre 1918, Jean Provencher, p.124.

Ça n’empêche pas les jurés de l’enquête du coroner de déclarer qu’ils “expriment leur plus profond regret que la bonne réputation des citoyens paisibles et toujours obéissants à la loi, de St-Roch et de St-Sauveur, ait été mise en doute par l’acte irréfléchi de jeunes garçons et de quelques hommes mal intentionnés et probablement étrangers à la ville et qui ont essayé de profiter de ce trouble”.

Finalement, les actions de l’armée sont largement désavouées. Même le directeur de l’Action Catholique, pro-conscriptionniste, condamne les agissements des soldats. Le pillage du magasin Lecours l’a ému.

Croquis de l'affiche retrouvée devant la tabagie Giguère.
Tiré de Québec sous la loi des mesures de guerre 1918,
Jean Provencher, p.108.

On retrouve une affiche installée sur un poteau en fer, en face de la tabagie Giguère rue Saint-Joseph. Elle contient la liste des responsables de la conscription. On ignore l’identité de ceux qui ont organisé les manifestations.


Qui organise ces manifestations? par Béatrice Richard, historienne. 27 sec.

Le coroner et les jurés réclament une indemnisation le 13 avril. Les propriétaires ont le gros morceau du gâteau. Celui de l’Auditorium reçoit 18 000 $. Les autres se partagent les 8 695 $ restants. Quant aux victimes et à leurs proches, ils n’auront strictement rien.

Pour comprendre l'objectif de la répression, il faut voir la situation internationale. La révolution bolchévique en russie démarre en 1917, soulevant des vagues d'espoirs s'étendant à travers le monde. Le premier ministre conservateur Borden en est bien conscient. Quoi de mieux qu'un bain de sang pour dissuader la classe populaire de sympathiser avec l'insurrection communiste?


Pourquoi un tel niveau de répression? par Béatrice Richard, historienne. 35 sec.

D'ailleurs, dès 1919, l'Amérique du Nord sera secoué par la plus grande grève ouvrière de son histoire, à Winnipeg.

Plus de 2000 soldats participèrent à la contre-insurrection. Il s’agit de l’une des 3 plus importantes interventions militaires au Québec avec la crise d’Oka et les évènements d’octobre 1970.

La Première Guerre mondiale causera  9 millions de morts et 20 millions de blessés. Elle sera surnommée la "La Der des Ders", c'est-à-dire la "dernière des dernières" guerre.


Québec, Printemps 1918 est le titre d'une sculpture créée par Aline Martineau commémorant l'émeute. Inaugurée le 4 septembre 1998, elle est érigée à l'angle des rues Saint-Vallier, Saint-Joseph et Bagot, dans le quartier Saint-Sauveur.

Quatre-vingts ans plus tard, une fleur à pétales humains s'élève en ce lieu au sommet d'une sculpture monumentale. Elle symbolise la vie dont on retrouve la puissance dans le mouvement spontané d'un peuple qui se dresse pour défendre ses convictions et qu'on découvre si fragile aussi quand la mort arrive de façon violente, comme ce le fut, ce printemps-là, pour quatre Québécois. Cette fleur, ainsi déposée, témoigne du respect qu'inspire aux vivants le souvenir de ceux qui laissèrent ici leur vie.

Pour en savoir plus

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