La vie ouvrière

Auteur inconnu, vers 1890, Société historique de Saint-Henri.

  1. Des tanneries dès le régime français
  2. Les chantiers navals
  3. La marée migratoire
  4. Les conditions de vie au 19e siècle
  5. La grève sauvage des ouvriers de la construction
  6. Les débuts de la cordonnerie mécanique
  7. La montée du prolétariat
  8. Pour en savoir plus

Saint-Roch a une longue tradition de quartier industriel. Dès l’époque de la colonie française, tanneurs et autres artisans s’installent au pied de la falaise. Au 19e siècle, vue la conjoncture mondiale, la jeune colonie britannique se lance dans la construction navale. Plus tard ce sont les manufactures de chaussures qui poussent comme des champignons. C’est l’émergence d’une nouvelle classe sociale: le prolétariat. C’est la riche histoire du labeur ouvrier et de ses conditions de vie.

Des tanneries dès le régime français

La première tannerie sur le territoire de la ville de Québec est établie à St-Roch dès 1725. Elle s’installe le long de la rue Saint-Vallier, au pied de la falaise, d’où jaillit l’eau nécessaire aux travaux de tannerie. Un petit secteur proto-industriel composé de cordonniers et de tanneurs s’y agglutine. Les odeurs qui en émanent tiennent le développement résidentiel à bonne distance.

En 1745, l’ingénieur militaire Chaussegros de Léry exproprie la première agglomération du faubourg Saint-Jean vers Saint-Roch. “C’est là qu’une grande partie des artisans de la ville se sont logés, ce qui a débarrassé la ville”, déclare-t-il. Le destin de Saint-Roch est scellé.

Les artisans sont divisés en apprentis, compagnons et maîtres. Le maître est une personne d’expérience qui travaille dans un atelier. Il engage des compagnons pour l’aider. Il prend aussi en charge les apprentis en leur offrant gite, nourriture et l’apprentissage du métier.


Les apprentis par Marc-André Bluteau, historien. 16 sec.

Gravure d’un atelier de cordonnerie au XIXe siècle,
Musée national de l’homme.

Après la conquête, en 1759, l’homme d’affaire et politicien William Grant devient propriétaire de Saint-Roch pour une bouchée de pain. Le rusé personnage profite de la confusion et de la complicité de quelques fonctionnaires pour transformer le faubourg Saint-Roch en seigneurie. Grant, désormais seigneur, bénéficie d’avantages fiscaux et de rentes foncières.

Il investira dans l’industrie navale en construisant des moulins à scie. On retrouve aujourd'hui sa demeure, la Maison blanche, au 870 Saint-Vallier Est.

L’arrivée des Anglais sort la colonie de sa léthargie pour promouvoir une approche plus “business”. Pour le meilleur et pour le pire.

Dès 1802, l’inspecteur des chemins John Bentley poursuit John Goudie (propriétaire des chantiers navals) “for having stopped up the road on the bench of the river Saint-Charles by erecting a fence of boards across the said road”. Mais les fauteurs de troubles sont peu gênés par la législation laxiste, qui favorise le capital au détriment du bien-être social. Invité à témoigner au procès de Goudie, William Grant invoquera ainsi le droit libéral du propriétaire d’établir ce que bon lui semble sur ses propriétés: “Private property (is) to an Englishman almost as sacred as his liberty or his life.” En ce qui concerne les accès à la rivière, donc, un premier plan régissant l’intervention des autorités n’est déposé qu’en 1842.
La mémoire du paysage : histoire de la forme urbaine d'un centre-ville : Saint-Roch, Québec, Lucie K. Morisset, p.95-96.
Entre 1795 et 1805, la population du faubourg passe de 829 à 1500 habitants.

Les chantiers navals

Le chargement de bois équarri à bord d’un navire Québec, 1872, Musée McCord.

Une tragédie pour plusieurs, les guerres napoléoniennes, dès 1806, sont pour Saint-Roch une vraie bénédiction. L’Empereur français Napoléon, dominant l’Europe, impose un blocus à l’Angleterre, la forçant à se tourner vers ses colonies pour sa subsistance. Québec se met à l'heure de l’industrie navale.

Saint-Roch héberge dès 1733 le chantier naval Saint-Nicolas face au palais de l’Intendant. Avec le blocus, toute la rive nord, de Cap-Rouge jusqu’à Beauport, se couvre d’installations portuaires. Québec devient un gigantesque port, l'un des plus importants au monde.

La marée migratoire

La population de Saint-Roch explose. Elle passe de 4600 âmes en 1818 à plus de 10 000 en 1842, dépassant celle de la ville intramuros. L’immigration est un vrai torrent. Chaque année s’ajoutent autant d’immigrantes et d’immigrants qu’il y a de population à Québec. De 1815 à 1860, un million d’Écossais, d’Irlandais, d’Anglais et d’Allemands, chassés par la misère, débarquent à Québec. Ils continuent leur route ou s’y installent pour de bon.

L’industrie de bois de charpente de Napoléon Gignac établie en 1898 le long de la rue Lalemant, sur le bord de la rivière, compte 50 ouvrier-e-s. Auteur et date inconnue, archives de la Ville de Québec.

En 1861, 40% de la population de Québec est anglophone. Les ouvriers, dont de nombreux Irlandais, travaillent dans les anses à bois et les chantiers navals. Leurs patrons, les lumber lords écossais et anglais, habitent de spacieuses villas à Sainte-Foy.

La zone de démarcation entre les chantiers et les maisons des ouvriers est la rue Prince-Édouard. En 1879, la voie ferrée de la Quebec, Montreal, Ottawa and Occidental redessine cette séparation.

Les conditions de vie au 19e siècle

Rue Sous-le-Cap vers 1900, archives de la Ville de Québec,
Fonds Thaddée Lebel.

La classe populaire vit dans des conditions lamentables. Saint-Roch est insalubre, ravagé par les épidémies et les incendies. Les juges de paix, gérant la municipalité depuis la haute-ville, ne montrent aucun intérêt pour les faubourgs.

Même le premier service policier organisé dans la ville n’avait pas prévu, sur les cinq projetés, un poste de police dans le quartier St-Roch, que l’on savait pourtant le plus populeux. (...) La corvée monnayée des locataires étaient bien inférieure aux contributions des propriétaires aux finances municipales, évaluées au prorata de la valeur locative des immeubles qu’ils possédaient; or, près de 50% des faubouriens de St-Roch étaient locataires”
La mémoire du paysage : histoire de la forme urbaine d'un centre-ville : Saint-Roch, Lucie K. Morisset, Québec, p.100.

Rue de la Couronne en 1860 en direction de la Saint-Charles.
La halle Jacques-Cartier à gauche. Musée McCord.

En 1832, une épidémie de choléra fait 3500 victimes à Québec dont la presque totalité résident dans la Basse-Ville.

À l’occasion des grosses pluies estivales, l’eau de la Haute-Ville, chargée de déchets, descendait le Cap pour venir reposer à l’état de stagnation dans la cour des résidences de la Basse-Ville. Suivaient deux ou trois bonnes journées ensoleillées à des températures élevées, et des odeurs insupportables s’en exhalaient. Il suffisait de passer sur la rue St-Vallier, raconte un journaliste, pour constater “jusqu’à quel point les odeurs pestilentielles qui s’en exhalent doivent nuire à la santé de ceux qui demeurent dans le voisinage. (...) La société St-Vincent de Paul s’efforçait de rencontrer les besoins les plus cruciaux, mais ses fonds étaient limités”.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.97.


Les miasmes microscopiques par Marc-André Bluteau, historien. 14 sec.

  • Louis-Prudent Vallée, archives nationales du Canada
  • Archives de la Ville de Québec
  • Archives de la Ville de Québec

Le dépotoir de Pointe-aux-Lièvres étant trop éloigné, les citadins jettent leurs rebuts n’importe où. Les cours, ruelles et trottoirs sont jonchés d’ordures. Les égouts sont rejetés directement dans la rivière Saint-Charles, sans épuration. La rivière dégage une odeur repoussante. Elle alimente pourtant l’aqueduc en “eau potable”. Il faut attendre 1909 avant qu’une loi oblige les industriels à réduire l’acide carbonique émanant des cheminées de leurs fabriques.

La colère gronde. Pendant la rébellion de 1837-1838, une rumeur court que les gens de St-Roch montent pendant la nuit pour étrangler les bourgeois de la haute-ville. Le Canadien, un journal pro-Canadiens-français, en parle à deux reprises.

Obéissant aux ordres du curé Charest, les prêtres du presbytère de St-Roch “commencent la prédication contre ces préparatifs de l’émeute et cherchèrent loyalement à paralyser le mouvement qu’ils croyaient fort redoutable...”
La mémoire du paysage : histoire de la forme urbaine d'un centre-ville : Saint-Roch, Québec, Lucie K. Morisset, p.103.

La révolte est étouffée sous les chapelets et les prières.

La grève sauvage des ouvriers de la construction

Aboutement de bois équarri, 1872, Wikimedia Commons.

Les travaux devant mener à l’édification du parlement sont interrompus le 3 juin 1878. Les ouvriers de la construction débraient suite à une baisse de salaire. Ils réclament 1 $ par jour. Les patrons n’offrent que 0,50 $ à 0,60 $. 500 travailleuses et travailleurs paradent dans la ville avec le drapeau rouge et le tricolore français.

Ils obtiennent une rencontre avec le premier ministre. Celui-ci leur faisant une offre jugée insatisfaisante, des troubles éclatent partout en ville. Des grévistes enfoncent des portes d’usines, envahissent les ateliers du chemin de fer et commettent des dégâts à une fabrique d’allumettes sur la rivière Saint-Charles. Le marché de la place Jacques-Cartier est pillé.

Le mouvement prend de l'ampleur et le 8 juin, ils sont 7000 assemblés à la Halle Jaques-Cartier pour décider de la marche à suivre.

La révolte vise à forcer les employeurs à respecter le salaire de 1 $ par jour, et ce, sans l’appui d’aucun syndicat. Plusieurs milliers se réunissent une nouvelle fois au Halle Jaques-Cartier le 12 juin. Après les discours des orateurs, plusieurs centaines de révoltés rencontrent un entrepreneur en construction pour lui faire signer une entente. Suite à son refus, ses bureaux sont saccagés.

L’armée intervient. L’acte d’émeute, le Riot Act, est prononcé. Les soldats tirent sur la foule. Un émeutier est touché mortellement.

Il s’agit d’Édouard Beaudoire. Cet ouvrier d’origine française, que des rapports militaires décrivent comme un socialiste ayant participé à la Commune de Paris, est tué d’une balle à la tête au coin des rues Saint-Paul et Dambourgès.”
Sur les traces de l’anarchisme au Québec, Mathieu Houle-Courcelles, p.32.
La Première Internationale, Congrès de
Genève, septembre 1866.

Selon la Minerve, plusieurs autres communistes parisiens l’accompagnent. Rien d’étonnant, le gouvernement canadien a pris des mesures pour accueillir 35 000 communards “dans la partie francophone du Canada”. La Première Internationale aborde la question en août. Des centaines de communards s’exilent au Canada.

Les manifestations se poursuivent le lendemain. La foule se retrouve à la salle Jacques-Cartier, lieu clé de toutes les discussions politiques. Un Français fait un discours réclamant “du pain ou du sang”. Des ouvriers, prêts à en découdre, se sont acheté des armes à feu.

Des troupes accourues de Montréal parviennent à mater la rébellion. Bilan de la grève: 2 morts, 12 blessés et plusieurs arrêtés. Il n’y aura pas de Commune de Québec.

Les débuts de la cordonnerie mécanique


C’est en 1864 que Guillaume Bresse, Georges et Louis Côté, 3 Canadiens-français, arrivent du Massachussetts, États-Unis. Ces “petits Américains” introduisent la cordonnerie mécanique dans un marché dominé par les manufactures anglaises. En 1871 ils construisent une usine, faisant entrer Québec dans l’ère industrielle. Deux ans plus tard, ils emploient 250 ouvriers et ouvrières. Ils produisent 1000 paires de chaussures par jour.

La cordonnerie, dont les outils restent sensiblement les mêmes depuis le 17e siècle, est mûre pour la révolution industrielle. Elle s’étendra à tous les secteurs:
  • la fabrication des meubles
  • la métallurgie-sidérurgie
  • l’imprimerie
  • la confection


Bresse se glisse dans un marché anglophone par Marc-André Bluteau, historien. 25 sec.

Les fruits de cette prospérité nouvelle ne sont pas répartis également. Québec et Montréal détiennent les records nord-américains de mortalité infantile. Plus du tiers des enfants à Québec vivent moins d’un an dans les années 1900-1910. La fréquence des décès est environ deux fois plus élevée en Basse-Ville qu’en Haute-Ville.

En 1871, 2256 travailleurs étaient employés dans 73 fabriques de chaussures à Québec. On y comptait 926 hommes et 910 femmes qui étaient assistés dans leur tâche par 229 garçons de moins de 16 ans et par 191 fillettes du même âge. Le salaire annuel moyen est d’environ 200$.
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.92-93.

Vue du quartier Saint-Roch entre 1875-1900,
photo rehaussée à la couleur, archives de la Ville de Québec

La montée du prolétariat

Mécanismes dans une manufacture fin du XIXe siècle.
Archives nationales du Canada.

L’apparition des fabriques et de la division des tâches fait naitre une nouvelle classe sociale: le prolétariat. Auparavant, le cordonnier faisait le soulier de A à Z. Fier de son ouvrage, libre d’exercer sa créativité, il trouvait satisfaction dans le travail bien fait.

Dans les années 1850, les cordonniers perdent le contrôle de leur produit. Le marché est réservé à un petit nombre de fabricants. Désormais, les compagnons vendent leur force de travail et non un produit. Ce travail est confié à une main d’œuvre inexpérimentée, formée en quelques semaines. Ceux-ci composent les rouages anonymes d’une fabrique.

En 1910, les manufacturiers versaient des gages hebdomadaires de 12 à 14$ pour les machinistes en général (...) les ouvrières qui cousaient des empeignes étaient payées 0,92$ à 29,90$ par semaine.”
Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.123.


Le sweating system par Marc-André Bluteau, historien. 25 sec.

Tailleurs de cuir dans la manufacture de Ludger Duchaine en 1907,
Musée national de l’homme.

Le prolétaire vit dans un climat d’insécurité. Il n’a aucun contrôle sur son milieu de travail. Son monde est contrôlé par des gestionnaires, parfois lointains, dont l’unique but est de maximiser leur profit. Les syndicats sont interdits et aucune loi ne réglemente les relations de travail. Le prolétaire est payé à la pièce, ce qui le force à soutenir la cadence peu importe son état de santé. Il travaille à la chaine. S’il est plus lent, il ralentit tous les autres.

Pour augmenter ses bénéfices ou pour concurrencer un rival, le premier réflexe d’un capitaliste est de baisser les salaires. Pour boucler le budget familial, femmes et enfants vont à l’usine. Le prolétaire est une personne pauvre avec un travail aliénant, dangereux et exténuant.


Des conditions de travail misérables par Marc-André Bluteau, historien. 17 sec.

En 1909, le frère capucin Alexis Barbezieux, aumônier des cordonniers, publie un article dans lequel il dévoile un budget détaillé des besoins d’un cordonnier, père d’une famille de 5 enfants.

Salaire d’un machiniste

1er trimestre 149,57$
2e trimestre 61,67$
3e trimestre 91,21$
4e trimestre 97,84$
Total 400,29$
Moyenne hebdomadaire 7,60$

Dépenses

Loyer 84$
Chauffage et éclairage 42$
Alimentation 298,40$
Vêtements 133,75$
Taxes, école, église, assurance, maladie 59,10$
Divers 10$
Total 627,25$
Déficit 226,96$

Les cordonniers, artisans du cuir, Marc-André Bluteau, p.124.

Comment survivre malgré le déficit? Le reste de la famille de ce machiniste doit permettre de joindre les deux bouts.


Des cachots en milieu de travail par Marc-André Bluteau, historien. 24 sec.

Vue du quartier Saint-Roch à Québec vers 1920, archives du Journal Le Soleil.

Avec le 20e siècle, l’industrie de la chaussure connait grandeur et déchéance. En 1901, 255 manufactures emploient environ 10 000 travailleurs, environ 40% de la main d’œuvre totale. En 1921, la ville produit 46% de la production de chaussures au Québec. En 1941, elle chute à 22%.

La condition des ouvriers et ouvrières s’améliore peu à peu, au fil des luttes syndicales. Saint-Roch devient le berceau d’une nouvelle forme d’unions: le syndicalisme catholique.

Pour en savoir plus

Aucun commentaire :

Publier un commentaire